15 janvier 2026
Huile d’olive : ce que révèle le rapport espagnol 2025 d’AgroBank
Publié en novembre 2025, le Informe sectorial sobre aceite de oliva (rapport sectoriel sur l’huile d’olive) est un rapport de référence signé AgroBank, la division agroalimentaire de CaixaBank, l’une des plus grandes institutions financières en Espagne. J’ai pris le temps d’en faire la lecture complète, et je souhaite ici en partager les principaux constats et données, tant pour mieux comprendre l’état du marché que pour éclairer certaines dynamiques que nous observons sur le terrain.
AgroBank accompagne des dizaines de milliers de producteurs agricoles, de coopératives et d’entreprises agroalimentaires, ce qui lui confère un accès privilégié aux données de terrain, aux flux financiers et aux dynamiques réelles du secteur oléicole.
Ce rapport sectoriel repose sur des données économiques, agricoles et commerciales à l’échelle nationale et internationale. Il ne s’agit pas d’un document marketing, mais d’un véritable outil d’analyse destiné aux décideurs du secteur. Il est cependant important de rappeler qu’il adopte le point de vue de l’Espagne, premier producteur mondial d’huile d’olive, et qu’il analyse le marché principalement sous l’angle de la production de masse, de la compétitivité et des dynamiques industrielles.
Volume de production prévu
La production mondiale d’huile d’olive pour la campagne 2024/25 est estimée à 3,5 millions de tonnes, un niveau record. Environ 60 % de cette production proviendrait des pays de l’Union européenne, tandis que 40 % — soit environ 1,4 million de tonnes — viendraient de pays hors UE, également un record. Cela représente une hausse globale de 36 % par rapport à la campagne précédente, marquée par une récolte historiquement faible de seulement 2,6 millions de tonnes.
Toujours selon les prévisions, l’Espagne à elle seule devrait produire environ 1,4 million de tonnes, ce qui représente 67 % de la production européenne et 40 % de la production mondiale.
Pays producteurs
La production d’huile d’olive est aujourd’hui répartie dans 58 pays sur cinq continents, incluant de nouveaux pays producteurs tels que le Salvador, l’Éthiopie, le Koweït, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan et la Macédoine.
À l’échelle mondiale, la superficie totale des oliveraies atteint 11,7 millions d’hectares, dont 2,7 millions en Espagne, suivie de la Tunisie avec 1,8 million d’hectares et de l’Italie avec 1,1 million d’hectares.
Par continent, la répartition des superficies demeure largement dominée par l’Europe (60 %), suivie de l’Afrique (27 %), de l’Asie (10 %), de l’Amérique (2 %) et de l’Océanie (1 %).
Deux réalités: comprendre le grand écart de la production oléicole
Quand on parle de production d’huile d’olive en Espagne — et plus largement dans le bassin méditerranéen — on parle en réalité de deux modèles agricoles qui coexistent, mais qui n’impliquent ni les mêmes contraintes, ni les mêmes coûts, ni les mêmes résultats économiques.
D’un côté, les oliveraies intensives et super-intensives. De l’autre, les oliveraies traditionnelles, souvent en sec, à faible rendement et situées en zones de pente. Le rapport d’AgroBank illustre clairement ce contraste.
Les plantations super-intensives reposent sur une logique de rendement et d’efficacité. Il s’agit de vergers en haie, avec des densités élevées pouvant atteindre 1 600 à 2 000 arbres par hectare. Dans ces conditions, les volumes peuvent dépasser 10 000 à 12 000 kilos d’olives par hectare. La récolte est rapide, mécanisée et très efficace : les machines couvrent environ un hectare en deux heures, avec un taux de récolte supérieur à 90 %. Le coût de récolte est particulièrement bas, autour de 0,03 à 0,04 € par kilo, et la taille est elle aussi entièrement mécanisée. Résultat : le coût de production de l’huile peut descendre autour de 2,5 € par kilo.
À l’opposé, les oliveraies traditionnelles racontent une toute autre histoire. Elles occupent encore une place importante dans le paysage oléicole espagnol, notamment en zones montagneuses ou vallonnées, avec des pentes marquées et des densités faibles. Ces vergers sont majoritairement en sec, donc entièrement dépendants des conditions climatiques. Les rendements y sont nettement plus faibles, la mécanisation souvent limitée, voire impossible. La récolte repose encore largement sur la main-d’œuvre, ce qui fait grimper les coûts. Dans ces conditions, le coût de production peut atteindre près de 5 € par kilo d’huile, voire davantage lorsque les rendements chutent.
Ce différentiel de coûts est structurel et tend à s’accentuer. Là où les exploitations super-intensives bénéficient d’économies d’échelle, de technologies avancées et d’une logistique optimisée, les exploitations traditionnelles absorbent de plein fouet la hausse des coûts de main-d’œuvre, la variabilité climatique et les contraintes physiques du terrain. Le rapport souligne d’ailleurs que ce sont ces exploitations à faible rendement qui ont le plus souffert de la baisse de rentabilité au cours des dernières années, avec un risque réel d’abandon dans certaines régions déjà touchées par le dépeuplement rural.
Ces deux modèles produisent tous deux de l’huile d’olive, mais pas dans les mêmes conditions, ni avec les mêmes objectifs. L’un vise la régularité, le volume et la compétitivité des coûts. L’autre repose sur un équilibre plus fragile, où chaque récolte est une variable et où la valeur ne peut pas se mesurer uniquement en tonnes ou en euros par kilo.
Ce contraste explique une partie des tensions actuelles sur le marché et permet de mieux comprendre pourquoi toutes les huiles d’olive ne peuvent pas — et ne doivent pas — être comparées uniquement sur la base du prix. Derrière chaque bouteille, il y a un système de production. Et derrière ce système, des choix agricoles, économiques et humains profondément différents.
Marchés mondiaux
La consommation mondiale d’huile d’olive continue de croître et se stabilise autour de 3 millions de tonnes. Environ 70 % de cette consommation provient des marchés traditionnels, où l’huile d’olive fait partie intégrante de l’alimentation quotidienne et de la diète méditerranéenne. Les 30 % restants proviennent de marchés non producteurs. Fait intéressant, on note qu’on retrouve une proportion plus grande d’huiles d’olive de qualité sur ces marchés que les marchés traditionnels.
Dans les pays méditerranéens, plus de 90 % de la consommation d’huile d’olive passe par la grande distribution alimentaire. Les ventes destinées aux détaillants spécialisés et aux épiceries fines représentent moins de 5 % du marché. Cette part demeure toutefois stable et progresse légèrement d’année en année. Ce segment constitue un véritable marché de niche pour certaines entreprises spécialisées. Les grandes enseignes l’utilisent également comme levier de différenciation, notamment à travers la création d’espaces gourmet.
Le constat est similaire au Canada, notamment chez IGA et Métro, où Favuzzi propose plusieurs huiles de très grande qualité. Un enjeu subsiste toutefois : améliorer leur positionnement en planogramme afin qu’il reflète pleinement leur niveau de qualité et leur positionnement prix.
Appellations en Espagne
Les signes officiels de qualité — Appellations d’Origine Protégée (AOP), au nombre de 30 en Espagne, Indications Géographiques Protégées (IGP), au nombre de 2, ainsi que la production biologique (avec déjà 284 000 hectares d’oliveraies biologiques) — témoignent de l’engagement du secteur espagnol en faveur de la qualité, une démarche de plus en plus reconnue et valorisée par les consommateurs.
Stabilisation des prix, sauf pour l’Italie
À l’échelle mondiale, les cinq principaux pays producteurs — Espagne, Italie, Grèce, Portugal et Tunisie — ont atteint des prix records lors de la campagne 2023/2024. Depuis ce sommet, les prix ont reculé pour se situer, pour l’huile d’olive vierge extra, autour de 420 € par 100 kg dans tous les pays, à l’exception de l’Italie, où les prix demeurent très élevés, entre 900 et 920 € par 100 kg.
Pour la campagne 2023/2024, la balance commerciale de l’Union européenne — soit la différence entre la valeur des exportations et celle des importations d’huile d’olive — a atteint un niveau historique avec un excédent de 4,39 milliards d’euros. Bien que l’Union européenne produise environ 60 % de l’huile d’olive mondiale, elle demeure un acteur très actif du commerce international, important notamment de Tunisie, mais aussi du Maroc et de la Turquie, tout en exportant massivement vers les marchés nord-américains et asiatiques.
Pour la campagne suivante, 2024/2025, une baisse d’environ 18 % est anticipée, ramenant l’excédent à 3,62 milliards d’euros, principalement en raison de la diminution marquée des prix unitaires liée à l’augmentation de l’offre disponible.
Ce que la conjoncture actuelle de l’huile d’olive signifie pour le Canada
Le rapport d’AgroBank montre que le secteur de l’huile d’olive est entré dans une phase de rééquilibrage après deux campagnes historiquement faibles. En Espagne, la production a fortement rebondi en 2024/25 pour dépasser 1,4 million de tonnes, et une production comparable est attendue en 2025/26, malgré certaines incertitudes climatiques en début de campagne. À l’échelle de l’Union européenne, cette reprise s’est traduite par une augmentation des stocks en fin de campagne, exerçant une pression à la baisse sur les prix à l’origine, principalement pour les huiles standard.
Pour le Canada, entièrement dépendant des importations, cette situation comporte plusieurs implications. La disponibilité de l’huile d’olive est nettement meilleure qu’au cours des deux dernières années, les risques de pénurie se sont dissipés et les chaînes d’approvisionnement sont plus fluides. Par ailleurs, la baisse marquée des prix observée en Europe — jusqu’à 45 à 50 % sous les niveaux de l’an dernier pour certaines catégories — crée un contexte plus favorable pour les importateurs, en particulier sur les huiles de volume et d’entrée de gamme.
Le rapport apporte toutefois une nuance importante : cette dynamique ne s’applique pas de manière uniforme à l’ensemble du marché. Les huiles de grande qualité demeurent structurellement plus rares et suivent une logique économique différente. Les coûts de production y sont plus élevés, notamment en raison de rendements plus faibles, de récoltes plus hâtives et de pratiques visant à préserver l’intensité aromatique et la concentration en polyphénols. Dans ce segment, les pressions à la baisse observées sur les huiles standard sont beaucoup moins marquées, voire inexistantes.
Pour le marché canadien, où la croissance repose davantage sur la valeur que sur le volume, ce contexte accentue la distinction entre deux réalités : d’un côté, les huiles de commodité, plus sensibles aux cycles de production et aux ajustements de prix; de l’autre, les huiles premium, dont le positionnement est avant tout lié à la qualité intrinsèque, à l’origine et au moment de la récolte.
En somme, si la conjoncture actuelle est rassurante pour l’approvisionnement du marché canadien et ouvre des opportunités sur certains segments, elle rappelle aussi que la baisse des prix moyens ne signifie pas une uniformisation de l’offre — et que, dans l’huile d’olive, la qualité se construit bien en amont du marché.
Espagne en un coup d’œil
- 1 835 moulins à huile
- 1 784 entreprises d’embouteillage
- 64 unités d’extraction de grignons
- 25 raffineries
- 2,7 millions d’hectares d’oliveraies
- 1,4 million de tonnes d’huile prévues en 2024/25
- 40 % de la production mondiale d’huile d’olive